*Ce texte est un résumé d’une étude publiée dans l’ouvrage de recherche consacré à la période parisienne de Georg Jensen, qui paraît à l’occasion de l’exposition à La Maison du Danemark (1er avril-31 mai 2026) : Michael R. Krogsgaard & David A. Taylor (Ed.), A Refuge for an Eminent Danish Silversmith - Georg Jensen in Paris 1925-1926 (Frank Claustrat, « Georg Jensen as seen by the Parisian Press », p. 35-51, 7 ill.).
Avant et après l’Exposition universelle de 1900
Le premier contact de Georg Jensen (1866-1935) avec Paris date de 1894. Cette année-là, Jensen reçoit une bourse et, après avoir terminé au Danemark ses années de formation d’ouvrier-orfèvre, puis de sculpteur à l’Académie royale des beaux-arts de Copenhague, il entreprend un voyage d’étude en France et en Italie. Ce premier séjour à Paris n’est cependant pas relaté dans la presse française. Il précède une production de céramiste qui se situe, grosso modo, entre 1898 et 1903, avec des pichets, cache-pots, suspensions, boîtes, coupes et vasques… qui sont, pour la plupart, inspirés du monde animal et végétal.
La participation de Georg Jensen à l’Exposition universelle de 1900 à Paris n’est pas davantage documenté semble-t-il, mais le Danois ne passe pas inaperçu auprès du jury, qui lui attribue une mention honorable pour un récipient en terre cuite réalisé avec son compatriote Joachim Petersen. Datée 1899, Jeune fille sur une cruche (Pigen paa Krukken) est une céramique haute de 49 centimètres, de couleur brunâtre et recouverte d’une glaçure mate. Elle se distingue dans la partie supérieure, au niveau de l’anse, par une sculpture représentant une femme qui esquisse un pas de danse. Georg Jensen reprend là un thème traité dans un autre de ses vases d’esprit symboliste, où les danseuses évoquent plus explicitement les elfes, symboles des forces de l’air dans la mythologie et les contes scandinaves.
La notoriété de bijoutier et d’orfèvre Art nouveau de Georg Jensen à Paris date aussi des années 1900, mais elle prendra de l’ampleur dans les années 1910, bien que l’artiste expose pour la première fois en 1909, au Salon de la Société des Artistes Français, avec une vitrine d’objets en argent. Soit cinq ans après la fondation à Copenhague, en 1904, de la Maison Georg Jensen.
En France, la réception critique de l’œuvre de Georg Jensen débute véritablement en 1910, quand l’artiste expose des objets et bijoux en argent incrustés d’ambre et de pierres semi-précieuses au Salon de la Société des Artistes Décorateurs. Charles Saunier est peut-être le tout premier critique d’art à s’intéresser à Georg Jensen, lequel souligne son talent avec acuité : « Jensen a très heureusement modernisé les bijoux scandinaves (…) en élargissant les éléments de leur décoration et en en avivant l’argent avec quelques pierres fines ou des grains de coraux. Le même artiste présente une louche d’une gracieuse simplicité et bien faite pour la main. »
En 1913, c’est tout une vitrine que présente Georg Jensen au Salon d’Automne : quarante-neuf pièces en argent travaillé, ciselé ou repoussé, soit un ensemble impressionnant. L’année suivante, Jensen montre sa production d’orfèvrerie et de bijoux dans toute sa diversité à deux reprises : au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts, une vitrine contenant vingt-trois pièces d’orfèvrerie, d’argent travaillé, ciselé ou repoussé à la main et, au Salon de la Société des Artistes Décorateurs, des pièces d’orfèvrerie d’argent, notamment des bijoux d’argent repoussé, ciselé et travaillé également à la main. Le journaliste Émile Sedeyn consacre au Danois une première étude avec plusieurs illustrations représentatives de son œuvre variée : un confiturier en argent et ambre, un bol à fruits, un cendrier, une saucière, une corbeille à pain, une saupoudreuse, deux boîtes à thé, deux gobelets, une timbale et une boîte à cigarettes, le tout en argent.
L’essai de Sedeyn ne se limite pas à une biographie de Jensen, avec ses principales étapes de formation d’orfèvre et de sculpteur. Il cerne déjà ce qui fera le succès de Jensen dans les arts du métal : « Ce qui distingue l’œuvre de M. Georg Jensen, c’est qu’elle nous vaut des objets vraiment usuels qui sont en même temps des pièces d’art, émanant directement de l’artiste sans l’intermédiaire des procédés mécaniques si nuisibles au charme et à l’originalité du modèle le plus réussi. »
Pour Sedeyn, « [Les] œuvres [de Georg Jensen] (…) réunissent deux qualités différentes auxquelles un esprit cultivé ne saurait demeurer insensible : elles sont d’aujourd’hui par le sens pratique et par la conception ; elles sont de jadis par l’exécution. » Bref, Jensen a le mérite de faire revivre le beau métier et, selon Sedeyn toujours : « [Jensen] ajoute un sens de la forme et du décor qui n’appartient qu’à lui, et des qualités d’exécution où l’on retrouve la verve et la minutie des vieux maîtres. » Sedeyn insiste par ailleurs sur la cohésion de la production de joailler et d’orfèvre de Georg Jensen, qui s’inscrit à ses yeux dans la modernité : « M. Jensen façonne aussi des bijoux, et ceux qu’il invente en associant à l’argent, l’agathe, l’onyx, l’ambre et des gemmes aux reflets adoucis, ne manquent ni de caractère ni d’agrément. Les colliers, les broches, les bracelets ainsi réalisés sont d’ailleurs proches parents des pièces d’argenterie (…) »
Dans les années 1920, Georg Jensen poursuit son ascension artistique et professionnelle parisienne, qui évolue progressivement. En 1919, il se distingue à nouveau au Salon d’Automne avec une vitrine contenant seize pièces d’orfèvrerie et un dessin rehaussé d’aquarelle, titré Bouquetier du Quai aux Fleurs, ce qui rappelle combien la nature est une source d’inspiration essentielle dans son œuvre.
Le succès phénoménal de Georg Jensen dans les années vingt ne peut être compris sans le soutien régulier de la presse parisienne. Fait rare, les critiques négatives sont inexistantes. Dès 1920, l’artiste de cinquante-quatre ans, en plein maturité, profite des éloges et des analyses approfondies de plusieurs experts reconnus dans le domaine des arts décoratifs.
Émile Henriot, cette année-là, dans Art et Décoration, souligne que « les objets d’orfèvrerie de M. Georges Jensen témoignent d’une grande autorité. » Gabriel Mourrey, lequel, après un article dithyrambique dans la revue anglaise The Studio - où il conclut que Jensen est « assurément l'un des meilleurs et des plus parfaits artisans, non seulement du Danemark, mais aussi d’Europe. » - revient, dans L’Amour de l’art, sur ce qui distingue le maître danois des autres orfèvres : « Un orfèvre, comme M. Georg Jensen, par exemple, ne croit nullement déchoir en se consacrant presque exclusivement à l’exécution d’objets usuels. Les maîtres du passé ne faisaient pas autre chose. M. Jensen est un maître. Il travaille l’argent avec une science et une spontanéité incomparables : la matière, sous son outil devient et reste vivante. L’influence d’un tel artiste ne peut être que bonne. »
L’année 1921 se présente aussi sous de bons augures pour Georg Jensen. Elle est marquée par sa participation au Salon de la Société des Artistes Décorateurs, au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts (dont il devient membre « associé ») et au Salon d’Automne.
Le journaliste Louis Vauxcelles, dans L’Amour de l’art, fait ainsi l’éloge de Georg Jensen, fier finalement de pouvoir célébrer un Danois de Paris : « Des compliments [sont ] à adresser à ces rares ornemanistes, que sont [entre autres] Georg Jensen. Ce dernier est Danois : dût notre amour-propre national en pâtir, je dois constater (…) qu’au pays des Germains, le plus fort des orfèvres que nous puissions trouver à Paris est natif de Copenhague. »
Car Georg Jensen est alors perçu comme un artiste important de « l’École de Paris ». On peut admirer sa production dans de nombreux Salons, dont le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts (où il devient membre « sociétaire » en 1922), avec plusieurs vitrines contenant une impressionnante « argenterie d’art » (un plat à fruits, deux saupoudreuses, une boîte à cartes, un tampon-buvard, deux flambeaux et un rafraîchisseur).
En 1924, Georg Jensen choisit de s’installer à Paris, qu’il considère comme un refuge créateur. Il y dirige un petit atelier de quelques artisans (trois ouvriers-orfèvres en argent, un ouvrier-orfèvre en or et un ciseleur), renouant ainsi avec l’essence même de son métier, loin de la grande manufacture de Copenhague qui comptait déjà plusieurs centaines d’employés. Ce retour aux fondements de l’artisanat s’avère particulièrement fécond. Parallèlement, Georg Jensen ouvre une succursale de vente tout près de la place Vendôme, au 239, rue Saint-Honoré. C’est dorénavant l’adresse qui est privilégiée dans les catalogues des Salons parisiens.
La réputation de Georg Jensen prend alors de l’ampleur ; la presse s’enthousiasme plus que jamais pour le Danois. En 1924, le critique français De Cordis écrit ainsi dans La Revue moderne des arts et de la vie : « L’art de Georg Jensen est de ceux qui dépassent les limites d’une patrie et qui se relient aux grandes traditions mondiales des maîtres universellement connus et admirés. L’un de nos confrères du Times a fort bien noté ce caractère international de l’œuvre de Jensen en écrivant : M. Georg Jensen a créé une école nouvelle dans la branche de l’orfèvrerie artistique, ayant pour objet les ouvrages en argent, et beaucoup de personnes le considèrent comme le plus grand orfèvre dans cette branche depuis Paul [de] Lamerie du XVIIIe siècle. »
L’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925
À l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925, Georg Jensen remporte un immense succès et reçoit un grand prix. Les pièces créées durant la période 1924–1926 sont aujourd’hui considérées parmi les plus abouties de son œuvre.
Dans le catalogue officiel de la section danoise, la présentation de la réputation mondiale de Jensen par Emil Hannover, ancien conservateur du Musée des Arts décoratifs de Copenhague, homologue en quelque sorte les avis passés des critiques d’art français : « Mais aucun [des jeunes orfèvres] n’a atteint la célébrité de Georg Jensen qui a su réveiller la beauté que recélait l’argent. Se destinant à la sculpture, il avait dans ses premières expériences avec l’argent, apporté un besoin de lui donner des formes plus douces et plus amples que celles utilisées jusqu’ici. Doué en même temps d’un sens très développé pour les couleurs, Jensen trouva rapidement le moyen de rompre la surface bleuâtre et polie de l’argent par l’emploi d’incrustations de matières à effets opposés, comme par exemple l’ambre jaune et le corail rouge. Georg Jensen remporta ses premiers succès avec ses bijoux qui possédaient des qualités toutes différentes de ceux des époques précédentes. Car leur effet consistait, non pas dans l’emploi de pierres précieuses, mais dans l’art décoratif avec lequel l’argent se mariait avec les différentes matières employées. Ces bijoux avaient, en outre, le grand avantage démocratique de pouvoir être confectionnés à des prix d’une modicité vraiment touchante. Aussi les dames danoises y trouvèrent-elles tant de goût, que leurs costumes, par l’emploi de ces bijoux, prirent presque un caractère national. À mesure que le style de Georg Jensen se répandait et triomphait dans la moitié du monde, ses bijoux perdirent naturellement quelque peu de leur vogue en Danemark. Georg Jensen s’était cependant attaqué aux grosses pièces d’orfèvrerie et il a créé, dans ce genre des œuvres pour lesquelles il est considéré dans sa patrie comme l’un des meilleurs artistes modernes de l’art décoratif. Ces œuvres exécutées d’après ses dessins ou ceux de Johan Rohde, constituent une véritable renaissance de l’orfèvrerie et de sa technique. »
Dans son compte rendu de l’Exposition internationale de 1925, Gabriel Mourey tente également de définir l’art décoratif danois, lequel, d’après lui « possède une forte santé [et] affectionne particulièrement la franchise et la simplicité : il ne se perd jamais en vaines complications de forme ni en surcharges ornementales ; les décorateurs danois ont bien trop, pour cela, le respect de la matière, ils aiment bien trop, pour cela, la nature, ils ont, pour cela un sens trop sain et trop vrai de la vie », avant de préciser : « C’est dans la céramique et dans l’orfèvrerie que l’art décoratif danois excelle (…) C’est incontestablement (…) grâce [aux travaux] des orfèvres Georg Jensen, A. Michelsen et Holger Kyster que le Danemark occupe à l’Exposition de 1925 la belle place où l’on peut la voir. »
De son côté, Marie Dormoy, dans L’Amour de l’art, s’enthousiasme tout spécialement pour l’art de Georg Jensen : « Georg Jensen, Danois de Paris (…) reste toujours le maître orfèvre par excellence. Il possède l’art du métal et le travaille avec des moyens qui lui sont bien personnels. »
Quant au critique Lahalle, dans Mobilier et décoration d’intérieur, il consacre à Georg Jensen un long article enrichi de dix-sept reproductions réunissant trente-deux pièces d’argenterie de l’artiste.Son admiration pour l’orfèvre est sans limite, mais toujours argumenté. Ainsi annonce-t-il d’emblée dans son étude, qui se veut, entre autres, une rétrospective de l’œuvre du Danois : « On peut dire de Georg Jensen qu’il est le maître et l’inspirateur de toute l’orfèvrerie moderne. Le premier, il a donné à l’argent par un travail de martelage très souple une vibration qui sent la pièce façonnée et il a attaché à l’élégance de formes recherchées mais particulièrement pures la richesse d’une ornementation à la fois vigoureuse et sobre. »
Le critique français affirme plus loin que les « éléments de l’ornementation d’orfèvrerie habituellement employés par les modernes sont dus à ses créations. » Le « style Jensen » peut-il ainsi se résumer à ces caractéristiques, toujours selon Lahalle : « Le galbe de ses pièces est d’une pureté, d’une élégance et d’une fermeté rares. Simple dans sa ligne générale il n’exclue pas les accidents. L’ordonnance des corps de mouleurs que Jensen, sans en abuser, ne méprise pourtant pas concourt à un jeu savant des effets de lumières ; les motifs ornementaux, toujours équilibrés et nettement localisés s’affirment par des saillies vigoureuses et des mouvements à la fois souples et précis. Aucune originalité systématique dans le choix des éléments qui composent cette ornementation, quelques feuillages, quelques rinceaux de caractère presque classique, des jeux de graines constituent presque uniquement le thème dont Jensen sait tirer les effets le plus variés. Sa préférence va aux éléments rythmés. Cette sobriété qui n’est jamais de la pauvreté a l’avantage de ne pas distraire par une fantaisie inutile des qualités fondamentales de l’objet : ses proportions, son mouvement et son admirable matière. C’est par un martelage discret des surfaces unies que le travail de Jensen acquiert son incomparable beauté ; cette vibration de l’argent en atténue l’éclat excessif, éloigne toute idée de travail mécanique, révèle la main de l’ouvrier, en un mot ses ouvrages sont vivants. »
N’en déplaise aux rares détracteurs de Georg Jensen, comme le critique d’art danois Sigurd Schultz, qui écrit en 1938 que la fin de l’aventure parisienne de Georg Jensen était due à sa seule personnalité d’artisan, Lahalle insiste au contraire sur ses capacités de chef d’entreprise : « L’extension qu’a prise l’affaire montée par Georg Jensen est quelque chose de remarquable, on peut même considérer comme un fait presque unique qu’un artiste créateur en quelque sorte d’un style soit parvenu à un succès commercial aussi complet. À ses débuts, il travaillait dans un modeste logis avec un apprenti, il avait pour toute enseigne une petite vitrine au coin de sa porte. En 1912, il avait vingt-deux collaborateurs ; c’est dire que ses ateliers eux aussi s’étaient considérablement étendus. En 1916, l’entreprise se transforma en société par actions et se construisit un immeuble. Aujourd’hui, Jensen qui occupe 125 personnes et emploie plusieurs artistes comme collaborateurs a ouvert une succursale de vente à Paris. Peut-on en conclure que la qualité artistique d’une œuvre soit un élément de réussite commerciale. Ce serait à souhaiter en tout cas, parmi tant d’exemples du contraire celui-là est réconfortant. »
Gabriel Henriot, qui signe de sa fonction de conservateur de la bibliothèque Forney, dans Mobilier et décoration d’intérieur, n’est pas en reste non plus sur les dons multiples de Georg Jensen. Si son article se concentre sur l’orfèvrerie à l’Exposition internationale des art décoratifs et industriels modernes de 1925, un long passage percutant est consacré à Georg Jensen, enrichi, là-aussi, par un nombre important de reproductions des pièces de l’artiste (une lampe à alcool, une soupière, un vase, un sucrier, un gobelet, une coupe, des brocs et un sucrier, une jardinière et une sonnette).
Par ailleurs, si Henriot souligne avec un certain chauvinisme « l’incontestable supériorité des orfèvres français sur ceux des autres nations », c’est pour aussitôt modérer son propos, et rajouter promptement : « le Danemark excepté ».
En outre, sa conclusion reste un autre morceau d’anthologie dans l’histoire de la réception de Georg Jensen en France : « Georg Jensen (…) débuta dans la sculpture avant que ses grandes pièces d’orfèvrerie l’eussent placé parmi les plus grands orfèvres de tous les temps. Les pièces, qui sont reproduites dans cet article, donneront un aperçu de son talent, souple et divers. Forme étudiée, ornementation sobre et en harmonie avec l’objet, belle patine du métal, voilà les principales qualités de ces pièces uniques, qui ont été presque toutes exécutées sur les dessins de l’artiste lui-même. »
Et toujours en 1925, dans L’Amour de l’art cette fois, Gaston Varenne s’enflamme lui sur les « quelques pièces d’orfèvrerie de Jensen » exposées au Salon d’Automne cette année-là, pièces « à la technique impeccable, au goût parfait. »
1927-1935 : la réputation internationale du « style Georg Jensen »
Face à une telle reconnaissance du talent de Georg Jensen à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels de 1925, rien d’étonnant que la presse française continue de s’intéresser à lui de très près, même après son retour à Copenhague et même si la boutique qu’il a créée rue Saint-Honoré et qui reste en activité, n’est plus dirigée par lui.
Ainsi, dans son compte rendu du Salon des Artistes Décorateurs de 1928, Gabriel Henriot commence-t-il par une analyse de l’orfèvrerie danoise dans son ensemble, qu’il labélise carrément du nom de Georg Jensen : « Le groupe danois Georg Jensen forme une petite escouade avec Albertus (broc, coupe, gobelet), Nielsen (terrine, Cope, bonbonnière, miroir), Quemdluds [sic](service à thé), Rohde (broc, coupe, servie à thé), et Jensen lui-même (calice, jardinière, bol, boîte à biscuit, plat) ; toute cette argenterie est sérieuse et solide et marque la préoccupation de maintenir sa réputation justifiée. »
Henri Voisin, dans La Revue du vrai et du beau, cette même année 1928, titre son article consacré à Georg Jensen : « L’Orfèvrerie d’Art à la Walker Art Gallery de Liverpool ». Sa conclusion est magistrale : « Avec cet artiste, c’est toujours de l’inédit, jamais de copies avouées ou tacitement admises ; des créations qui portent toutes le cachet, si personnel, de cet artiste et font reconnaître une orfèvrerie de Georg Jensen, au milieu de toutes les autres. »
Avant les dernières participations de Jensen au Salon de la Société des Artistes Décorateurs, en 1930 et 1934, et au Salon d’Automne, en1931, deux articles datés 1929, consacrent à la fois son génie et son « style », au point de créer une véritable légende pour les générations futures.
Le premier article, dû à Arsène Alexandre a l’avantage d’être bilingue français-anglais et de dresser un portrait psychologique de Georg Jensen qui vaut la peine de sa retranscription pour sa subtilité et son bel ancrage dans l’histoire de l’art occidental : « Je regarde cette tête puissante ; ce front d’idéaliste agité par le souci de la pensée ; ces yeux aptes à regarder les formes éparses, et invisibles, dans l’air, comme à fixer le détail le plus précis d’une fleur, d’une tige, d’un fruit ; cette volonté de la partie inférieure du visage s’alliant avec la douceur, parfois rêveuse de la partie supérieure, plutôt que contrastant avec elle. En somme, un ensemble de l’Imagination et de l’Initiative et je ne suis pas surpris d’apprendre que Jensen a passé par les mêmes phases de formation que les artisans-artistes du quattrocento et de la Renaissance, les Verrocchio, les Botticelli, les Cellini, qui firent tous leur apprentissage comme orfèvres puis finirent par opter pour l’art qui convenait à leur propre nature. »
Le second article, de Paul-Sentenac, également publié en 1929, commence par un premier constat irrémédiable : « Georg Jensen a si fortement marqué de sa personnalité l’orfèvrerie danoise et même l’orfèvrerie de tous les pays que tout en façonnant ses précieuses pièces d’argent, ses coupes, ses cruches ou ses plats, il a créé un style bien à lui. Le style Jensen évoque l’alliance de la logique pratique dans l’adaptation de l’objet à sa destination et de l’imagination la plus délicate, la plus subtile ; l’alliance de la solidité de la matière et de l’élégance aisée de la ligne ; l’alliance enfin de la simplicité de la conception et du plus rare raffinement dans le goût. »
Plus loin, Paul-Sentenac rappelle que Georg Jensen a su également se créer de précieux collaborateurs, dont les principaux sont devenus des artistes renommés (Gundorph Albertus, Oscar Gundlach-Pedersen, Harald Nielsen et Johan Rohde…) et qui perpétuent la réputation glorieuse du « style Georg Jensen ». La chute de l’article est sans appel et enfonce le clou : le critique d’art souligne-t-il ainsi que les grands musées de Copenhague, Paris, Genève et New York ne sont pas les seuls a avoir acquis des pièces d’argenterie signées Georg Jensen, et cite les monarques de Norvège, de Suède, du Danemark et d’Angleterre, avant de conclure avec éloquence : « Si Georg Jensen est un roi parmi les orfèvres, il est donc aussi l’orfèvre des rois. »